|
|
Bahiyyih Nakhjavani à Genève
Genève, 23 septembre 2008
L'auteur Bahiyyih Nakhjavani a présenté une lecture sur "L'art du funambule" avec Christine Le Boeuf à la Societé de Lecture de Genève, mardi le 23 Septembre.

Interview: Radio Cité, Genève, 23 septembre 2008
ou même à: http://www.cadets-cc.ch/podcasting/44/188.mp3
La Femme Qui Lisait Trop
"A travers la figure historique de la poétesse Tahirih qui vécut en Perse au XIXe siècle, Bahiyyih Nakhjavani met en scène les enjeux éternels mais aussi combien actuels de la liberté d'expression dès lors qu'elle s'affronte aux interdits, religieux notamment. En se dressant contre toute autorité et en questionnant, en érudite et en femme, les interprétations du monde qui lui étaient proposées, la poétesse de Qazvin éveilla la même violence et les mêmes instincts fanatiques qui se peuvent observer aujourd'hui. Traduit de l'anglais. Du même auteur : La Sacoche ; Les Cinq Rêves du scribe (ce dernier titre paraît simultanément en "Babel")."
Résumé - La Femme Qui Lisait Trop
Téhéran, seconde moitié du XIXe siècle : la cour du shah fourmille d'intrigues de palais, complots et autres tentatives d'assassinat plus ou moins abouties, sous l'ironique et cruel regard de la mère du souverain persan... Voici que cette fois, pourtant, ce très ancien royaume va se trouver ébranlé non tant par les menées factieuses des uns ou des autres (menées qu'observe l'ambassadeur de Sa Royale Majesté la reine d'Angleterre) mais par l'irruption inattendue d'une poétesse fort lettrée dont, d'un bout à l'autre du territoire, les vers et les propos semblent agir sur quiconque en prend connaissance comme de puissants catalyseurs d'énergies "subversives" - voire "hérétiques" : entre ces deux adjectifs, que certains sont tentés de rendre synonymes, reste à savoir qui, de la poésie ou de la violence, va trancher... A travers la figure historique de la poétesse Tahirih Qurratu'l-Ayn, à laquelle la postérité se montra si peu soucieuse de rendre justice, et qui osa, en femme libre et en exceptionnelle rhétoricienne, affronter au péril de sa vie les tenants du pouvoir tant séculier que théologique de son temps, Bahiyyih Nakhjavani met en scène les enjeux éternels - et plus incandescents que jamais aujourd'hui - de la liberté d'expression dès lors qu'elle s'affronte aux puissants comme aux dogmes religieux. Ecrit dans une langue étincelante, qui croise subtilement les fils de l'Histoire, de la religion, de l'art et la question de la condition féminine, ce roman propose, sur le mode d'une fiction historique, une réflexion d'une indéniable actualité.
Commander le livre sur Amazon
Sur l'internet:
Les Manuscrits Ne Brûlent Pas

UN LIVRE A LIRE
Séance officielle de rentrée académique
Mardi 18 septembre 2007
Amphithéâtres de l'Europe, Sart tilman, Amphi 604
Discours de Madame Valérie Bada
« [Le scribe] était obsédé, possédé par le papier. Son ongle, en courant à sa surface, libérait des désirs innommés, touchait sur la page des passions inexprimées. Le chuchotement ténu de ses grattements lorsqu’il appuyait, le frisson de sa pointe lorsqu’elle cédait sous la pression, le jet soudain d’une encre noire comme jais, un irrésistible trait après l’autre, lorsqu’il caressait la feuille, faisait battre son cœur vite et fort, et son sang lui martelait les veines. C’était un fanatique du papier. » (Paper, trad. Les Cinq Rêves du Scribe, 20-21)
La citation est tirée du roman Paper,Les 5 Rêves du Scribe dans la traduction de Christine Le Bœuf. Cet extrait capture toute la sensualité poétique du style de Bahiyyih Nakhjavani et sous la chair littéraire on sent encore palpiter les influences de ses obsessions toute scientifiques de chercheur. Bahiyyih Nakhjavani est en effet une spécialiste de Shakespeare dont l’étude lui valut deux Maîtrises de l’Université de York en Grande Bretagne, sa thèse de doctorat obtenue à l’Université du Massachussetts à Amherst portait quant à elle sur le rôle poétique des voyeurs dans la poésie érotique anglaise de la Renaissance. Mais la citation que je viens de vous lire reflète surtout son obsession pour la symbolique de l’écriture comme incarnation des aspirations spirituelles de l’humanité et, au-delà, comme matrice du monde. L’écrit à la fois en tant que texte révélateur de sens et processus de création est un effet au centre de l’œuvre de Bahiyyih Nakhjavani. Métaphore d’un monde en devenir et lien littéral qui unit l’humanité et révèle son unicité, l’écrit initie une progressive métamorphose des êtres, leur permet de transcender les angoisses de la condition humaine et de se recréer dans une relation apaisée avec soi-même et l’autre.
En trois romans (La Sacoche, Les 5 Rêves du Scribe et La Femme qui lisait trop, tous trois publiés chez Acte Sud), Bahiyyih Nakhjavani a déjà crée un espace poétique contemporain unique qui entremêle le romanesque, l’historique et le mystique. Cette fusion des genres ré-évalue les fondements ontologiques du récit qui de fiction référentielle devient expérience subjective initiatique, de métaphore de la quête existentielle à travers la sacralité du texte devient métamorphose de l’esprit libéré par le pouvoir de l’écrit. Situés au Moyen Orient à la moitié du 19e siècle, La Sacoche, Les 5 Rêves du Scribe et La Femme qui lisait trop retracent le cheminement mystique d’hommes et de femmes confrontés par hasard ou par recherche à l’écrit dans sa dimension sacrée, créatrice et révélatrice du sens de leur vie. Que ce soit une sacoche remplie de manuscrits porteurs d’une nouvelle mystique, des rouleaux de papier précieux couvert de calligraphies sacrées déchiffrées avec extase par un scribe peu scrupuleux, ou de mystérieux livres ayant appartenu a la poétesse persane Tahirih et sauvés de la destruction par deux femmes éclairée, le texte est passeur de mémoire et de sens pour une humanité certes solitaire mais aussi solidaire dans le dépassement qui fonde son unité. A la violence d’un Moyen Orient déjà miné par les luttes politiques et religieuses du 19e siècle, s’oppose la sérénité de ceux qui, touchés par la grâce de l’écrit, rejettent la conception d’une humanité fragmentée et partent sur les chemins à la rencontre de l’Autre.
Si le monde est confus et chaotique, l’écriture l’ordonne et permet d’y trouver du sens. La dynamique de l’écriture en progrès reflète le mouvement de la pensée qui constamment se cherche, s’enrichit, se définit, s’affine et s’aiguise. Semblable à tous ses personnages nomades en quête de territoires imaginaires, l’écriture de Bahiyyih Nakhjavani est une écriture mouvante qui sans cesse se métamorphose au gré de la polyphonie de voix qu’elle crée et auxquelles elle donne des accents parfois truculents et souvent drôles.
Si l’œuvre de Bahiyyih Nakhjavani est écriture du monde, l’auteure quant à elle incarne dans son essence nomade l’écrivain du monde. Issue d’une illustre famille iranienne de confession bahaï, Bahiyyih Nakhjavani a vécu en Ouganda, en Sierra Leone, en Israël, en France, en Angleterre, au Canada et aux Etats-Unis. Cette errance consentie, libératrice et féconde semble procéder de l’intuition d’un identitaire universel puisé dans sa foi bahaï. Ses récits conçoivent une humanité recréée dans une unité salvatrice malgré les différences de langue, religion et race. Et c’est précisément dans cette totalité perçue dans la diversité et garante de liberté contre le totalitaire que s’inscrit la poétique de Bahiyyih Nakhjavani. C’est un grand honneur, Madame Nakhjavani, de vous remettre les insignes de Docteur Honoris Causa de l’Université de Liège.
|
|